Sources:"La Cerdagne et ses frontières"- François MANCEBO Edition Trabucaïre-Perpinya 1998."
"Pour qu'’une chose soit vraie il faut qu'en plus d'être vraie elle entre dans notre vie."
Christian Bobin" L'inespérée"– Edition Gallimard 1996.

Cette guerre déclarée a lieu sans frontière délimitée, les émigrés se livrent sans limite au risque du "passe royaume".
Il n'y a pas d'interruption de circulation entre l'espace vécu des pays frères qui organisent des relations de voisinage, avec l'articulation de choix de résidence.
Un espace qui change de forme et se déplace en fonction des conflits ou des alliances.
Les textes l'attestent, les décrets le confirment, il n'y a pas de rupture franche entre la population et les réseaux de communication.
Les habitants apprennent à jouer de cet espace de contact, ils deviennent des manipulateurs d'identité et choisissent en permanence un changement de nationalité adapté à leurs intérêts particuliers et leurs conspirations.
De nombreux espagnols sont propriétaires en France et vice-versa.
Le Roussillon est une plaine alluviale formée par 3 rivières qui coulent d'Ouest en Est, divisée en 2 comtés de Cerdagne et Conflent qui appartiennent aux comtes de Besalu.
Le Roussillon n'a jamais considéré la Catalogne comme un territoire étranger.
La première réaction est l'existence négative de cette séparation.
Le Roussillon, le Conflent, le Capcir et la Cerdagne font parties intégrantes jusqu'au 17eme siècle de la Catalogne espagnole.
La séparation apparaît à la communauté catalane comme une amputation.
L'idée d'unification des comtés de la Catalogne est l'un des paramètres de propagande que Carlos IV exploite pour entretenir le civisme durant cette guerre.
L'encre du traité signé le 7 novembre 1659 n'a pas séché en Roussillon, il formalise simplement une paix de la guerre de 30 ans, signé dans l'ile des Faisans par le cardinal Jules Mazarin pour Louis XIV et Luis de Haro ministre espagnol de Felipe IV.
L'Espagne vaincu cède les places fortes de la Flandre, le duché de Lorraine, abandonne l'Artois et le Roussillon à la France, conclu un contrat de mariage entre Louis XIV et Maria-Teresa, fille ainée de Felipe IV avec une dote de 500 000 écus qui n'a pas été réglée.
L'article 42 concerne la séparation des Pyrénées :
"…les monts des Pyrénées qui ont anciennement divisé la Gaule de l'Espagne seront dorénavant la division des 2 royaumes…"
La frontière linéaire n'est pas matérialisée sur le terrain.
La formule de division dans le texte du traité est ambiguë, vague et imprécis précise que "la crête des montagnes qui forment les versants des eaux…"
Les articles 42 à 60 traitent de l'annexion du comté du Roussillon, du Vallespir, du Conflent, du Capcir et des bourgs et des villages de l'Est du comté de Cerdagne.
Le massif pyrénéen n'est pas étanche, il comprend plus d'un quart de hautes montagnes au coeœur du territoire.
Le nom de "Cerdagne" est un espace très étendu avec des enclaves enchevêtrés qui englobent 3 comtés :
La Cerdagne, le Capcir et l'Andorre.
La Catalogne mis à l'écart des négociations du traité des Pyrénées prend connaissance 3 mois plus tard du cadeau fait pour le mariage avec l'annexion du Roussillon au royaume de France.
Jules Mazarin et Luis Méndez Haro veulent réparer leur erreur de communication par le traité los limites.
Son adjoint au traité des Pyrénées, Pierre Marca, jésuite et prête durant 7 ans à Barcelona, est l'évêque du diocèse de Narbonne, l'archevêque de Toulouse. Il connaît les limites et s'appui sur des documents authentiques.
Il prend pour le seconder durant les négociations, l'évêque d'Orange l'italien Hyacinthe Serroni.
A Perpignan, il écrit à Luis Haro afin qu'il désigne les commissaires espagnols et qu'il indique le lieu et le jour de la rencontre pour les négociations.
Pierre Marca propose comme lieux de confrontation, les villages de Céret, de Canet, d'Ille, de Prades et de Figueres.
Francisco Orozco, marquis de Mortara, vice-roi de Catalogne, gouverneur de Milan répond qu'il préfère le couvent jésuite des Dominicains au village de Céret.
Dans son courrier, il désigne Michel Salva Valgornera, trésorier de la couronne d'Aragon et Joseph Ferrerio Tortose et il fixe rendez-vous le 21 mars 1660, dimanche des rameaux.
Le 22 mars 1660, commence le "traité los limites", de Céret.
Les négociations restituent les biens confisqués durant la guerre mais l'objectif véritable est de désigner la frontière orientale des Pyrénées.
Les Français situent le départ de cette ligne à l'Ouest entre le comté du Val d'Aran et à l'Est dans la mer le cap Creus, cette limite comprend les comtés d'Urgell, de la Selva et de l'Ampurdan.
Sur la table, figure le manuscrit "Ansegisus abbas" du monastère de Ripoll qui contient les lois de séparation de la Gaule et de la Tarraconaise.
La Tarraconaise est la province romaine qui correspond à la Catalogne et à l'Aragon.
Un débat s'ouvre avec les obstacles physiques et les confrontations politiques.
Rien de plus normal car l'adjectif "frontalier" signifie affrontement entre compétences et influences.
Savoir si les caps Creus ou Cerbère sont en Espagne. Le promontoire cap Cerbère est en France.
Pierre Marca utilise le manuscrit en latin de Pomponius Mêla, géographe romain qui décrit le golfe de la Méditerranée.
Nouveau point : Le comté du Conflent, les négociateurs espagnols affirment que le comté appartient à la Cerdagne.
Les prétentions habiles de Pierre Marca prouve qu'il dépend du diocèse d'Elne dont du Roussillon.
Le Capcir sépare l'Aude de l'Espagne appartient au diocèse de Narbonne. Les négociateurs espagnols s'en séparent.
Pour la Cerdagne, Pierre Marca corrige la version de Strabon d'après le texte grec, les Ceretanis font partie de l'Espagne.
Il triche les débats pour conserver la forteresse de Bellegarde en déplaçant la délimitation romaine de 2 km entre le col sur le versant Sud, pour faire apparaître la forteresse au niveau du ruisseau el Llobregat.
Les négociateurs espagnols se saisissent de cette manipulation pour revendiquer Llivia traversé par la via ceretana qui se dirige de Lérida à Toulouse que Charles Quint a élevé au stade de ville ne peut pas faire parti à ce titre aux villages de Cerdagne.

La prodigieuse érudition de Pierre Marca décrit la vallée d'Urgell située sur le versant français en Septimanie.
Il insiste que les comtes d'Urgell n'ont pas été vassaux du comte de Barcelone, ni des rois d'Aragon mais des rois de France, jusqu'au règne de Jacques 1er roi d'Aragon et attribue les autres comtés de la Catalogne aux Espagnols.
Le 29 mars 1660, après Pâques, la commission reprend.
Les Espagnols défendent leur bien avec une âpreté légitime, les Français convoitent le territoire avec une semblable ardeur.
Chaque négociateur sait l'enjeu de ces immenses montagnes sont d'importante richesse minière, mais voit en elles la protection naturelle contre l'envahisseur.
Les Espagnols prétendent que leur soit attribué le comté du Conflent en entier car le traité de 1659 stipule la restitution à l'Espagne des versants qui s'inclinent vers le pays.
L'aveu de cette formule permet aux Français de réclamer la Cerdagne et le pays d'Urgell qui penchent du côté de la France sans limites naturelles.
Le 4 avril 1660, les médiateurs Espagnols prouvent que le vicomté de Castelnou s'étend en Catalogne.
Céret, la capitale du Vallespir, lieu des négociations appartient au comté de Castelnou.
Les 2 prélats français suspendent les négociations le 13 avril 1660, sous prétexte de déférence.
La délimitation linéaire de la frontière orientale n'est pas résolue.
Un procès-verbal convenu par "meitat França, meitat Espanyol" est envoyé aux deux plénipotentiaires royaux, Jules Mazarin et Luis Haro.
Le 12 novembre 1660, a lieu le traité de Llivia, le complément suite au mariage le 9 juin 1660, entre le roi et l'infante fait que les négociateurs espagnols après d'âpres chantages sur la cérémonie authentifient l'article 43 qui prévoit la cession des 33 villages avec leur juridiction.
L'espagnol Michel Salva de Valgornera et le représentant français l'évêque d'Orange Hyacinthe Serroni confirment la cession des 33 villages de Cerdagne à la France et de l'enclave de Llivia à l'Espagne.
Les catalans Roussillonnais ou du Principat appliquent les mêmes constitutions politiques, juridiques, administratives de la Catalogne.
Le territoire du Roussillon est ruiné en totalité suite aux 25 ans de guerre.

Le 27 aout 1785, le traité à Elissonde, conclu un autre traité entre la France et l'Espagne.
Le représentant français François-Marie, comte d'Ornano et Ventura Caro, l'espagnol parcourent les crêtes Basques afin de déterminer ensemble une frontière adéquate entre les Aldudes et Valcarlo.
Le 1er janvier 1786, les 2 commissaires rédigent et signent un accord qui est suspendu en 1793 par la déclaration entre l'Espagne et la Convention Nationale.
La délimitation linéaire de la frontière orientale n'est pas résolue.
Le traité de paix de Bâle du 4 thermidor An III-22 juillet 1795, 10 ans plus tard met fin à la "Guerra Gran".
Le traité signé ne remet pas en cause la perte de territoire mais suite à l'émigration du clergé et à l'occupation des troupes révolutionnaires, la francisation du département a progressé et s'est renforcée.
Le 19 aout 1796-02 fructidor An IV, le traité de San Ildefonso, une alliance offensive-défensive contre l'Angleterre, l'article 17 du traité délimite sans contestation une nouvelle frontière.
Des ingénieurs, des géographes familiarisés à la topographie délimitent une nouvelle frontière entre les 2 pays et procèdent aux corrections des frontières litigieuses de 1785. Les modifications notées ne sont pas appliquées.
La délimitation linéaire de la frontière orientale n'est pas résolue.

Le 2 décembre 1856, le traité de Bayonne,.
Ordonnés par Napoléon III et Isabelle II d'Espagne, 3 actes écrits délimitent précisément la frontière :
De l'Atlantique 272 bornes ou croix sont installés jusqu'au pic de Navarre à 2 420 m appelé "La Table des 3 Rois de la France".
La dernière borne N° 272 à 2 086 m est une croix située au col d'Anaye.
Le 14 avril 1862, la délimitation se poursuit par la pose de 154 bornes ou croix, départ de la "Table des 3 Rois jusqu'au "port de Bouet" à 2 509 m d'altitude.
La borne N° 426 est une croix située au cirque glacière Ferrera.
Le 26 mai 1866 , un acte additionnel terminé le 11 juillet 1868 finalise la pose de 176 bornes ou croix qui délimitent la fin de la frontière orientale.
Au départ du Sud du pic Nègre qui porte le nom de "Portella Blanca" à 2 517 m jusqu'à la chute dans la mer Méditerranée.
La dernière borne N° 602 est une croix gravée dans la grotte Cova-Foradada à 1,50 m du sol située sur la falaise de schiste qui se jette dans la mer entre Cerbère et Port Bou.
Difficile d'accès, la borne 602 bis est installée au sommet, marque sa position sur la falaise.
207 ans de douleurs, de conflits, de morts après le traité mettent fin à 2 siècles de discrimination raciste entre personnes d'une même communauté qui excluent le "Gavatx" qui signifient Français et l'"Espanyols" qui désignent les Castillans.
430 km de frontière délimitées par 602 bornes ou croix qui animent ces lieux de mémoires aux conflits mortels dues à leurs surveillances ou à leurs fermetures.
La politique européenne conduit à la disparition des frontières, elle gomme ces "cicatrices de l'histoire" comme l'a dit Edgard Faure. Les retraits des expulsions favorisent la reconstruction d'un espace de voisinage et révèlent une nouvelle identité territoriale.