Sources : "Ses mémoires" Edition 1831- imprimeur De Crapelet- Paris 9è.




Drôle de fin de guerre.
Ce n'est pas la sonnerie du clairon qui met fin à la guerre.
Ni le retentissement de cloches à la volée par les paroisses puisque le carrillonnement du tocsin est le signe de ralliement des somatents pour combattre.
Tant d'inexactitudes dues à l'absence d'information,
tant de confusions sur la fin des hostilités !
8 jours supplémentaires de guerre se sont écoulés après la signature de la paix.
Dans cet espace temps, les troupes espagnoles savourent leur dernière victoire remportée 48 h avant à Puigcerdá qui a fait de nombreux morts dans les 2 camps.
Nous sommes le 30 juillet 1795.
Le représentant du peuple Jean-Baptiste Clauzel apprend par hasard la venue d'un cavalier changeant de monture dans la cour du Q.G. au château Ferrán à Figueres le 12 thermidor-30 juillet 1795 qui se rend à la cour de Madrid porteur d'une lettre écrite par François Barthelemy datée du 4 thermidor An III concluant la signature de paix avec l'Espagne à Bale.
Heureusement pour les militaires, la lettre ne porte pas la mention"secret".
L'Armée des Pyrénées-Orientales est dissoute par le décret du 26 thermidor An III.
Le 16 septembre 1795, Charles-Pierre Lamer prend le titre de 12ème et dernier commandement en chef de l'Armée des Pyrénées-Orientales, en remplacement du général Barthelemy Schérer qui est reversé le 29 septembre 1795 avec 16 240 hommes dans l'Armée d'Italie pour en prendre le commandement jusqu'au 02 mars 1796.
Ce même 30 juillet 1795, le maréchal de camp Gonzalo O'Farill 41 ans, hors de son campement de la ville de Bagnolas est averti de la signature de paix par un groupe de cavaliers français accompagné par 2 officiers et un clairon dont un des cavaliers tient un drapeau blanc.
Gonzalo O'Farill descend de sa monture à la hauteur de la redoute du village d'Armentera à 15 km sur la rive de la rivière El Fluvia à la limite du port de Sant Père Pescador face à la forteresse de Figueres et il ordonne aux artilleurs de tirer un coup de canon.
Cette puissante déflagration prévient le campement des troupes françaises sur la plaine ampourdaise que les espagnols sont avertis de la fin des hostilités et de la fin de la guerre.
Qui est l'officier Gonzalo O'Farrill ?
Très jeune à La Havane sa passion pour l'armée prend des proportions démesurées, il veut étudier dans une école militaire réputée.
La Havane ou Habana à 80 jours de mer des cotes d'Espagne est la capitale de Cuba depuis 1607, un port placé sur la cote Nord que les marins appellent "Llave del nuevo mundo" la clé du nouveau monde.
C'est la 3ème plus grande ville des Amériques après Lima et México devant New-York et Boston.
Son grand-père Ricardo O’'Daly (Duany) un catholique irlandais du comté de Longphort près de Dublin est né au coeœur des Caraïbes dans l'ile anglaise de Monserrate à 70 km au Nord-Ouest de la Guadeloupe quand il débarque en 1715 au port de La Havane.
Il détient une licence du gouvernement anglais établit le 26 mars 1713 pour effectuer pour l'Espagne le trafic de 3 900 nègres africains par an durant 3 ans sur l'ile de Cuba.
Avec son associé Wergent Nicolson, il dirige la société sucrière "Mar del Sur" qui produit et exporte le sucre.
En 1720, il se marie avec María Josefa d'Arriola, la fille d'un riche fonctionnaire du Trésor Royal (le fisc).
Le 17 Janvier 1722 Ricardo prend la nationalité espagnole par décret royal et il modifie son nom irlandais O'Daly en O’Farrill plus espagnol.
Son père Juan, José, Ricardo O'Farrill-Arriola est né le 25 septembre 1721 à La Havane.
Il possède les 2 plus riches plantations sucrières de Sabanilla sur la route entre Matanzas et La Havane.
Il épouse le 11 juillet 1746 Maria-Luisa Herrera, fille de la noblesse des Chacon de Cuba (1726-1806) qui lui donne 11 enfants.
Gonzalo, Vincente, José O'Farrill-Herrera né le 22 janvier 1754 à La Havane est le 6 ème enfant du couple.
Gonzalo à 10 ans est un élève brillant et doué au séminaire jésuite de Sant José à La Havane quand son père Juan-José accueille le 03 juillet 1763 au port, la commission espagnole qui vérifie le départ des anglais des plantations de Cuba suite au traité de Versailles mis en place le 25 mars 1763.
La commission composée du gouverneur Ambrosio Funes Villapando et des inspecteurs Antonio Maria Bucareli, Felipe Fonsdeviela et de l'irlandais Alejandro O'Reilly qui commande le débarquement sur l'ile des régiments de Soria, d'Aragon, de Flandres, d'Hibernia, de Guadalajara et de Catalunya.
En 1767, son père l'envoi étudier dans le Tarn en France les langues anciennes dans la prestigieuse école royale militaire de Soreze dirigé par le dominicain Victor Fougeras où il fréquente la génération de Jean-Francois La Pérouse, du duc de Gisors, d'Antoine Andrecossy et de Louis Caffarelli.
En 1771, il revient en Espagne étudier la science de la guerre comme cadet à Avila à l'académie militaire ouverte par son protecteur Alejandro O'Reilly en juin 1770.
Son professeur de mathématique dans le collège est le cartographe Joseph-Ramon Urrutia qui fait de lui le meilleur des tacticiens et stratèges dans l'art de guerre.
En 1773, élève à l'esprit éclairé, il perfectionne son latin à l'académie militaire d'Avila, il fréquente les officiers du royaume dans les salons du ministre Ricardos Wall et du maréchal De Brooglie.
Il est apprécié pour sa bienveillance et sa droiture.
Gonzalo O'Farrill pénètre dans le cercle restreint du quartel des officiers du royaume.
En 1774, José Miguel Azanza "Arantxa" de passage à La Havane comme secrétaire du marquis de la Torre se lie avec la famille O'Farrill, il promet à son père Juan-José de faire de son fils Gonzalo, un illustre diplomate politique.
En mai 1775, Alejandro O'Reilly l'embarque au port d'Alicante pour l'expédition d'Alger. Au retour du désastre de la flotte le 20 aout 1775 à Barcelona, son protecteur Alejandro O'Reilly est démit de ses fonctions de gouverneur, il est envoyé en disgrâce en Galice.
En 1778, Gonzalo O'Farrill est muté à la province de Galice dans les terres d'Alejandro O'Reilly puis se rend volontaire pour la bataille d'Ouessant en France où l'escadre espagnole a la mission de maitriser le trafic sur la Manche pour débarquer des troupes en Angleterre.
L'opération n'a pas lieu.
Le 17 juin 1779 en France, il n'assiste pas à l'enterrement de son père Juan-José à La Havane, il profite de son séjour pour visiter l'école d'artillerie de la Fère et l'école royale de génie de Mezières.
En 1780 à Cadix, Gonzalo O'Farrill épouse Ana Rodriguez De Carassa, 27 ans, veuve Saenz de Santamaría ayant un enfant Pedro Miguel.
Le 16 septembre 1781 sous les ordres du duc de Crillon, il participe aux opérations pour la libération de l'ile de Minorque contre les troupes anglaises.
En avril 1782 Gonzalo O'Farrill aux ordres du duc de Crillon débarque avec le régiment de Tolède au siège de Gibraltar durant la guerre d'indépendance américaine, il retrouve l'ami de son père le conseiller José Miguel Azanza qui revient de Russie et de Prusse.
Le 16 novembre 1782, au camp Saint Roch, il porte secours au capitaine José Urrutia blessé par balle lors de la construction d'une batterie flottante. José Urrutia lui doit la vie.
En 1783, Gonzalo O'Farrill est nommé colonel dans le régiment d'infanterie des Asturies en garnison à Ceuta puis à Oran où il est nommé lieutenant-colonel en 1790.
Il demande sa mutation dans la ville de Cadix pour retrouver Alejandro O'Reilly toujours en disgrâce rétrocédé au grade de capitaine-général qui transfère son école d'infanterie d'Avila à Puerto Santa Maria à Cadix.
Gonzalo, lieutenant général devient professeur de mathématique au collège militaire de Puerto Santa María au même moment où enseigne Henri Bouchon-Dubournial, le traducteur en français de Cervantès puis il occupe la place de Directeur du collège militaire.
Le 05 octobre 1791, il est promu brigadier, achète à Madrid proche du palais royal la résidence de la rue Cruzada.
Il fait parti du secrétariat de la commission à titre d'expert militaire et rédige un projet de réforme des armées.
José Azanza, ministre de la guerre de Manuel Godoy le soutien dans sa carrière militaire.
Le 07 mars 1793, à la déclaration de guerre contre la France Gonzalo O'Farrill est affecté avec l'appui du marquis La Romana dans l'Armée de Navarre aux ordres du lieutenant général Ventura-Caro sur les bords de la Bidassoa au château d'Hendaye, à droite au village Zugarramurdy.
Le 23 mars 1794, son protecteur Alejandro O'Reilly en remplacement d'Antonio Ricardos décédé est nommé commandant en chef de l'Armée de Catalogne.
Alejandro O'Reilly n'arrive pas en Catalogne puisqu'il meurt en chemin à Chinchilla dans la province de Murcia.
Le 16 octobre 1794, dans l'Armée de Navarre Gonzalo O'Farrill est blessé durant les combats de Lecumberry et de Tolosa contre la division Fregeville et le 12ème régiment d'artilleur.
Il est nommé maréchal de camp par Ventura-Caro pour sa bravoure.
Le 20 novembre 1794, Gonzalo O'Farrill est muté sur le front de l'Armée de Catalogne où il met son talent à contribution pour reconstruire les régiments réfugiés dans la citadelle à Bascara et il prend la direction de la division centrale avec le grade de maréchal de camp le 06 janvier 1795.
José Urrutia est muté de l'Armée de Navarre pour prendre le commandant en chef de l'Armée de la Catalogne et réorganiser les somatents abandonnés par le marquis Las Amarillas.
Le 22 juillet 1795 à la signature du traité de paix, la campagne catalane fait de Gonzalo O'Farrill un officier convoité et réputé pour ses victoires. Son nom figure avec distinction dans les affaires militaires importantes du royaume.
Le 04 septembre 1795, Carlos IV le nomme lieutenant-général, il est membre des commissions de généraux sur le recrutement, l'organisation et les structures des armées.
Le 19 aout 1796, Gonzalo O'Farril est conseiller militaire autour de la table du quartel des généraux qui négocie le traité militaire de Sant Ildefonse.
Le 20 mars 1798, José Azanza ministre de Carlos IV nomme Gonzalo O'Farrill inspecteur général de la commission des ingénieurs et des géographes familiarisés à la topographie pour délimiter les nouvelles frontières suite à l'article 17 du traité de Sant Ildefonso pour procéder aux corrections des frontières litigieuses de 1785, il désigne de nouvelles places fortes sur la rivière Ebre et pour la ville d'Haro.
Les projets notés et les modifications des frontières ne sont pas appliqués mais Gonzalo O'Farrill démontre ses capacités de négociateurs.
Malgré son opposition à la politique du 1er ministre Manuel Godoy, il entre membre au conseil de guerre le 20 aout 1798.
En 1799, José Azanza ambassadeur à Paris désigne Gonzalo O'Farrill comme commandant de la division espagnole qui doit débarquer en Irlande.
Gonzalo O'Farrill se rend à Rochefort proche de Brest avec plusieurs escadres pour faire la jonction avec l'escadre navale de l'amiral Eustache Bruix.
Cette opération sert de diversion au ravitaillement de l'escadre d'Egypte bloquée à Malte.
Le 14 aout 1799 il nommé ministre plénipotentiaire représentant l'Espagne dans le royaume de Prusse sous le roi Frédéric.
Le couple O'Farrill est convié à tous les salons constitutionnels et les cercles mondains par l'ambassadeur Sandoz-Rollin pour leurs esprits cultivés où le couple manipule secrètement d'importantes sommes d'argent délivrées par la banque irlandaise Joyes qui vise à rallier les aristocrates.
Gonzalo O'Farrill passe un accord avec la "British spymaster" de William Wickham qui organise hors de France un réseau d'agents pour favoriser l'entrée des royalistes.
Leur éducation aristocratique, leur forte personnalité et leur connaissance des affaires internationales font que le couple Gonzalo O'Farrill assimile les contacts d'espionnage avec la complicité de Berthold Proly et Natahaniel Parker Forth.
Joachim Murat le soupçonne d'appartenir au réseau d'espion d'Evan Nepean et lui refuse sa nomination d'ambassadeur à Paris, durant le Directoire place que lui cède José Nicolas Azanza.
Seul le général Bon-Adrien Moncey prend sa défense suites aux accusations d'espionnage.
Ignacio Musquiz ambassadeur d'Espagne à Berlin permute sa place d'ambassadeur à Berlin, le 24 aout 1799 pour prendre celle vacante à Paris.
Le 03 juillet 1802, il prend un congé jusqu'au 28 octobre 1803 pour voyager avec son épouse Ana sur les lieux des batailles en Autriche, en Suisse et en Italie afin d'étudier le déroulement des tactiques et des stratégies des combats.
Durant ces voyages, il se lie avec des banquiers, l'autrichien Junius Frey, le portugais Jacob Pereira, l'espagnol Andres Guzman et le suisse Jean-Frédéric Perrégaux pour financer les divisions militaires d'émigrés et rétablir Louis XVIII.
Le 26 juin1804 il se rend en Flandre à la Haye puis retrouve ses contacts à Londres et regagne Madrid le 22 janvier 1805.
Du 18 février 1805 jusqu'au 09 octobre 1805 en Espagne, il est nommé membre au conseil d'Etat.
Le 10 février 1806, il est affecté à la garnison de Toscane à Florence où il commande la division espagnole en charge de la défense de l'Étrurie.
Le 12 décembre 1807, il accompagne la reine d'Étrurie qui se rend en Espagne, puis à Bayonne.
Il est président du Conseil suprême d'Espagne quand Carlos IV se rend Bayonne et abdique le 19 mars 1808 pour y rencontrer Bonaparte.
Du 3 au 19 mars 1808 Fernando VII le nomme directeur général de l'artillerie puis ministre de la guerre sous le gouvernement de Pedro Cevallos.
Il est coupable d'être l'un des signataires des 2 lettres du 17 avril 1808 contre son roi Carlos IV.
Le 5 avril 1808, sous le règne Fernando VII, il est secrétaire de la guerre et membre du conseil d'administration.
Aux émeutes du 2 mai 1808 à Madrid, Gonzalo O'Farrill l'afrancesado veut démissionner mais José Nicolas Azanza le persuade de rester au pouvoir pour calmer les émeutes.
Le 22 janvier 1809, sous Joseph 1er, frère aîné de Bonaparte, il est ministre influent de la guerre jusqu'au 27 juin 1813, veut édifier une nation espagnole basée sur la raison, la justice et le pouvoir.
Début juillet 1813, Gonzalo O'Farrill est désigné traître à son roi et à son royaume, il quitte précipitamment l'Espagne sans pouvoir s'expliquer publiquement comme 12 000 personnes ayant prit parti pour Joseph 1er.
En exil à Paris, il s'installe dans le 9éme arrondissement, rue Notre Dame des Victoires dans l'immeuble occupé par les exilés Leandro Moratin et Ramon Jose Arce archevêque de Burgos et de Saragosse.
Le 18 octobre 1814, le Conseil Royal condamne à mort Gonzalo O'Farrill et déclare par décret que ses biens et ses titres lui sont confisqués.
En 1814, il publie ses mémoires en collaboration avec José Nicolas Azanza.
Dans l'ouvrage, il détaille sa loyauté au roi, son patriotisme à l'Espagne.
Il justifie sa bonne foi, décrit avec une grande authenticité les événements et se disculpe de son action de Bayonne en 1807 avec ces arguments :
"…quand le royaume est sans roi, j'ai choisi pour mon pays un régime constitutionnel à l'anarchie, un gouvernement indépendant à l'horreur d'une guerre civile..."
Toujours en disgrâce, son unique réconfort, son épouse Ana Rodriguez-Carassa meurt le 5 novembre 1816 à Paris.
Il écrit le 26 juillet 1817 à ses 9 frères à la Havane pour que son héritage soit transmis à Pedro-Miguel qu'il considère comme son fils.
Mariano Luis Urquijo ministre de Fernando VII (en exil ensemble à Paris) sollicite le roi pour qu'il réhabilite Gonzalo O'Farrill afin qu'il retrouve sa dignité avec ses titres, ses biens.
En 1830 à Paris, il obtient sa réhabilitation mais affaibli par la maladie Gonzalo O'Farrill ne revient jamais en Espagne.
Le 19 juillet 1831, Gonzalo O'Farrill, l'officier qui signale pour l'Armée de la Catalogne la fin des hostilités et le cessez le feu de la "Guerra Gran" meurt à 77 ans dans la pauvreté et l'indifférence de son pays.
Il est enterré 43ème division au cimetière du Père-Lachaise par ses amis d'exil et par Narciso Heredia, l'ambassadeur d'Espagne à Paris à l'époque.
La comtesse Merlín de Thionville Mercedes Santa-Cruz, sa nièce lui rend hommage dans son œuvre "Souvenirs" :
"…mon oncle Gonzalo O’Farrill est un être exceptionnel de bonté, noirci par des écrits qui ne sont que des mensonges et des calomnies d'un monde politique…"