Sources : Bernard Prats-"Copyright© 2017".
" Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser jusqu'à ce qu'il trouve des limites".
Montesquieu-1748-De l'esprit des lois.



En janvier 1791, le ministre José Monino De Floridablanca contrôle étroitement les idées publiques et observe avec horreur le développement de la révolution française.
Sa politique de transformation fiscale de la société sous Carlos III est un échec car les privilèges de la noblesse sont maintenus.
Après son soutien aux expulsions des jésuites en 1767, sa politique étrangère en 1773 est heureuse par la suppression de la Compagnie de Jésus mais l'échec de la récupération de Gibraltar contre les anglais est traumatisante pour lui.
Hostile au nouveau régime républicain, le ministre espagnol ferme la frontière face aux menaces des idées révolutionnaires.
Il cache à la population espagnole l’état du gouvernement républicain par l'interdiction des livres et des journaux.
Pour faire front commun, le comte De Floridablanca marque sa sympathie avec le royaume d'Angleterre.
Il oublie que la France et l'Espagne viennent de combattre les anglais sur mer et sur terre pour la liberté et l'émancipation des colonies américaines.
Louis XVI applique l'article 5 du pacte de famille Bourbon par l'envoi 12 vaisseaux venant se battre au près du royaume d'Espagne contre la marine anglaise dans la baie de Nootka Sund proche de la cote Ouest de l'ile de Vancouver.
Le comte De Floridablanca maintient une fausse politique de paix.
Il ne présente pas l'Espagne à la conférence de Mantoue et il ne participe pas au partage de la France en 1791 lors du congrès Pillnitz.
En février 1792 la reine Maria Luisa (42 ans) pour congédier du pouvoir le premier ministre le comte De Floridablanca qui la soupçonne des pires d'ébauches fait le caprice de retourner vivre à Parme (Italie) où elle est née, si son mari le roi Carlos IV (45 ans) ne le renvoie pas.
Le 25 février 1792 , le diplomate français Jean-François De Bourgoing, 44 ans, arrive de Hambourg en mission à Madrid pour défendre sans grande confiance à sa charge 3 points :
  • - Améliorer la situation des français établis en Espagne.
  • - Rompre par son influence la coalition entre les royaumes.
  • - Maintenir l'union entre les 2 nations malgré les événements.
  • Le lendemain de sa première audience avec le ministre Floridablanca, celui-ci refuse courtoisement de le reconnaître comme ambassadeur de la Convention Nationale car il est le représentant des idées révolutionnaires contre les monarchies.
    Le 29 février 1792, le ministre De Floridablanca est poursuivi puis emprisonné à Pampelune sur les fausses accusations d'abus de pouvoir.
    Carlos IV nomme à ce titre son rival, le président du conseil de Castille, Pedro Bolea, 9ème comte D'Aranda, 73 ans, en disgrâce à Paris comme ambassadeur d'Espagne où il est l'un des partisans de la noblesse dans la cour royale de Louis XVI.
    Le comte D'Aranda accepte finalement de recevoir froidement l'ambassadeur Jean-François De Bourgoing et ses propositions.
    Ils négocient un accord d'indemnisation des princes espagnols vivants en France et ensemble s'efforcent de retarder le déclenchement de la guerre.
    Le comte D'Aranda dissipe en Catalogne les malentendus d'aide aux émigrés du comte de Floridablanca, il ordonne au gouverneur de Catalogne Francisco Lacy la distribution d'une once par jour aux réfugiés et aux prêtres français qui ne font pas de messes.
    La mission du comte d'Aranda est de servir les intérêts de la reine Maria Luisa afin d'effectuer l'apprentissage en douceur de Manuel Godoy au sommet du gouvernement pour briser son isolement avec la population et le rendre populaire auprès de l'Eglise.
    Manuel De Godoy par sa naissance provinciale (Badajoz) ne peut pas accéder aux hautes fonctions du royaume sans les bienveillances de la reine qui accélère sa vertigineuse carrière et le concilie aux bonnes grâces de son mari Carlos IV qui en fait son protéger et son confident.
    La trajectoire de sa réussite depuis son arrivé à Madrid pour faire fortune avec son frère ainé est fantastique. Il use de son influence au pouvoir par une progression fulgurante en 8 ans.
    Le major des gardes Wallonnes en 1787, il devient lieutenant général en 1791, puis major colonel de cavalerie en 1792.
    Cette transition compliquée aux hautes sphères du pouvoir oblige Carlos IV à le glorifier et à lui décerner l'ordre de chevalier de la Toison d'or, puis celle de commandeur de Santiago et de lui attribuer le 10 juin 1792, le titre de 1er duc d'Alcudia avec des dots extraordinaires.
    L'homme est grand avec une stature séduisante, extrêmement intelligent, ambitieux a usurper la souveraineté royale pour gouverner les espagnols.
    Son handicap de parler qu'une seule langue est compensé par sa prodigieuse mémoire.
    Le comte D'Aranda tolérant est présenté par les partisans de la noblesse et ceux de l'armée comme "l'homme de la paix".
    Il défend l'attitude envers la révolution en rejetant la proposition portugaise d'alliance défensive contre la France.
    Le dirigeant continu avec son caractère sympathique l'application amicale du pacte de famille Bourbon.
    Il démontre franchement son choix pacifique au roi, le fruit d'une réflexion compte tenu des caisses vides de la banque San Carlos, de la ruine des fonds viagers, du discrédit des bons royaux, de la liquidation de la compagnie des Philippines.
    "Notre dette est immense, l’enthousiasme de la nation est factice : c’est un feu catholique qui va s'éteindre".
    Le 25 aout 1792, durant le conseil, le comte d'Aranda face aux critiques sur sa politique hostile à la guerre, démontre le ravage que provoquera au royaume, l'arrivée des idées de liberté et de démocratie de l'armée révolutionnaire.
    Il explique la difficulté de l'endettement de l'Espagne à maintenir sous contrôle les territoires américains et les colonies d'Amériques du Sud face à la menace de la marine anglaise.
    Ses avertissements ne sont pas entendus.
    Son point de vue face à l’évolution préoccupante des événements est ignoré.
    Ces critiques offensent l'honneur du souverain Carlos IV qui profite de ses paroles méprisantes pour destituer le comte d'Aranda en disant :
    "Au service de mon père vous fûtes effronté et têtu, mais n'étiez jamais allé jusqu'à l'insulte".
    Dans la cour royale les courtisans britanniques manœuvrent pour rompre ce fameux pacte de famille.
    L'Angleterre a introduit au sein de la cour d'Espagne avec une mission d'espionnage Joseph-Anne De Croÿ, 7ème duc d'Havré député de la noblesse aux États généraux par le bailliage d'Amiens pour restaurer le comte de Provence, le futur Louis XVIII sur le trône de France.
    Le 6 novembre 1792 , le duc d'Havré dont les biens nationaux sont vendus vit à Madrid chez l'une de ses tantes qui a épousé le marquis De Guadalets d'Aragon.
    En novembre 1792 à 25 ans, Manuel Godoy intégré au pouvoir du royaume, conserve la fidélité et les conseils du comte D'Aranda en maintenant les rapports de confiance et d'amitié avec la France par l'intermédiaire du consul d'Espagne à Paris, José Ocariz.
    Carlos IV préoccupé par le sort de son parent, ordonne à Manuel Godoy de trouver des appuis de médiation pour sauver Louis XVI emprisonné avec sa famille depuis 3 mois dans la prison du Temple.
    Carlos IV attend les preuves positives sur la libération de son cousin.
    Le roi toujours pressé de finir une affaire qui lui parait grave fait entendre sa voix et remplit toutes ses obligations familiales avec des démarches suppliantes, des prières publiques.
    Carlos IV est seul, il désapprouve le manque de respect des députés de la Constitution Nationale qui bafouent l'autorité royale de son cousin.
    Le roi pense que Manuel De Godoy possède un sens inné de la politique même s'il n'est pas présent dans les parades militaires et dans les fastes cérémonies.
    Manuel De Godoy, 15ème secrétaire d'État des Affaires Etrangères d'Espagne est inconnu en France pour les députés conventionnels, il fait parti de l'escorte de la reine.
    Le 1er ministre espagnol emploie une stratégie de corruption envers les membres influents de la Convention Nationale durant le vote du procès de Louis XVI pour empêcher l'exécution du roi.
    Le 28 novembre 1792, à Paris José Ocaritz, le chargé d'affaires d'Espagne communique à la tribune de la Convention Nationale les 2 notes écrites par Manuel De Godoy pour obtenir la grâce du roi et influencer les votes en promettant la neutralité du royaume d'Espagne si Louis XVI est épargné.
    José Ocaritz est au centre des protestations désespérées sur les parlementaires visant à arracher à prix d'or, la mort Louis XVI.
    Le chargé d'affaires d'Espagne distribue pour acheter les votes une avance 2 millions 300 livres tournois pour influencer la sentence des députés conventionnels.
    Cette stratégie de corruption est un échec.
    Ce même jour, partent 260 artilleurs du port de Roses avec 120 canons de 28 en direction des citadelles de Gerona et de Figueres.
    Notre ambassadeur Jean-François De Bourgoing envoi les rapports circonstanciés sur la maison royale par la formation des bataillons de gardes espagnoles, de gardes wallonnes, des compagnies de gardes du corps, des escadrons de cavalerie composés de 47 régiments d'infanterie.
    La Convention Nationale menace de rompre les relations diplomatiques si Carlos IV ne reconnaît pas officiellement le nouveau régime et la première république.
    Manuel De Godoy est un homme du roi, il fait tout ce que le roi plébiscite.
    Il s'aperçoit que gouverner, c'est capter l'opinion publique.
    Il flatte cette opinion publique pour servir le roi, le duper, l'aveugler par une liberté de servitude pour défendre le trône.
    C'est un instrument au service du pouvoir royal avec une incroyable capacité de travail pour faire face à une crise royale profonde.
    Rapidement, le favori du roi comprend qu'il doit rompre le silence sur la stratégie de neutralité espagnole car la guerre lui offre les conditions adéquates pour mener à bien son action de renforcer la monarchie et de saisir son rôle de protecteur du roi face à la menace révolutionnaire.
    En raison de l'état des finances royales Carlos IV n'a pas les moyens d'affronter seul la guerre, il sollicite la collaboration de l’Église et du peuple.
    Le roi Carlos IV prend 4 décrets :
    Le 06 février 1793, lors du conseil de Castille, Carlos IV ordonne par circulaire à ses officiers, à ses courtisans et à son clergé d'inviter tous les hommes du royaume en s'enrôler dans son armée.
    L’ordonnance du roi est rendue publique, pour accroître le processus des juges et des curés pour convoquer les habitants et les intégrer volontairement dans l’armée.
    Cette ordonnance publiée dans le journal de la couronne la "Gaceta de Madrid" est accompagnée par une liste de dons d'aide aux armées venant de tous les régions.
    Percevant que les idées démocratiques menacent le trône, le roi et ses gentilshommes de confiance décident l’opportunité d'en tirer avantage sur la situation.
    Face aux idées des révolutionnaires, l’Église tourne son regard vers la couronne.
    L’Église aide le roi, convaincue que ce défi met en danger une vision que les rois ne peuvent pas se défendre séparément et elle s'implique sans hésitation comme un appareil de propagande d’une grande efficacité.
    Le clergé crée un état favorable avec intensité à exhorter en chaire par les sermons, par des prières publiques, des processions solennelles et des oraisons ferventes que le peuple soutienne la guerre contre les révolutionnaires.
    Les prêtres lancent de leur chaire les excommunions et l'anathème contre les soldats français, ils se préparent à une croisade contre les jacobins.
    Le 21 janvier 1793, Louis XVI est exécuté.
    Coup de folie pour Carlos IV qui crie au crime d'horreur.
    Le dénouement cruel du procès de Louis XVI excite les habitants de l'Espagne.
    Pour le repos de l'âme du roi de France sacré par l'Eglise, un service funèbre est célébré à Madrid.
    Toutes les églises du royaume d'Espagne sont pleines et prient pour le roi Louis XVI.
    Dans chaque ville, les armoiries royales sont revêtues d'un crêpe noir en signe de deuil national.
    La noblesse entière prend le deuil dans chaque lieu public.
    Le récit des faits de la mort de son cousin Louis XVI est un acte mobilisateur dans l'ensemble du royaume d'Espagne.
    L'Église motive ses prêches en insistant sur les attaques révolutionnaires contre la religion qui surviennent lorsque les trônes sont menacés.
    La population rejette et déteste le gout et la vogue françaises.
    Manuel Godoy reçoit le décret du 7 mars 1793 la déclaration de guerre de la part de la France avec comme motif :
    "... renverser la relation parentale de la famille Bourbon".
    Pour le diplomate Jean-François De Bourgoing qui a prêté serment à la Convention Nationale et qui suggère à la cour royale de s'allier à la première république, c'est le début des ennuis.
    Jean-François De Bourgoing est sauvé d'une condamnation à mort par une médiation de Manuel Godoy le 19 février 1793, qui lui fournit un passeport afin de quitter Madrid le 23 février 1793.
    Le roi accorde pour libérer les prisons, l'amnistie générale aux déserteurs et aux contrebandiers des provinces du royaume.
    15 jours après, Carlos IV répond favorablement à la déclaration de guerre qui viole les alliances traditionnelles et l'échec de sa politique de neutralité.
    La capitale Madrid accueille la déclaration de guerre avec enthousiasme car la population pense que le royaume d'Espagne va se battre sur le territoire français.
    Le 15 juin 1793, Carlos IV confisque les biens pour les mettre en vente au profit des émigrés de France des 13 338 français expulsés d'Espagne.
    La monarchie profite de l’opportunité pour augmenter son pouvoir transformant son rôle central dans le développement politique du pays.
    Cette guerre déclarée par la Convention Nationale est une aubaine pour tirer les avantages d'un trône menacé car elle renforce l'absolutisme confiant du trône menacé de Carlos IV, lui donnant un sens royal en multipliant les liens identitaires entre le roi, les gentilshommes et l'union du peuple.
    Dans ces circonstances, l’action de Godoy consiste à concentrer la part de pouvoir possible aux mains du roi, par conséquent entre ses propres mains.
    Le roi fait appel au soutien populaire pour alléger les coûts désastreux des armées de mercenaires.
    Cet espace identitaire rendu possible se construit par la synthèse entre la couronne et les habitants avec l'aide des liens de la puissante Eglise qui dépassent le royaume.
    Le dialogue entre monarchie et la société s’intensifie et s'accompagne par une multiplication d'argument identifiant les intérêts des vassaux avec ceux du roi.
    Manuel Godoy applique la devise "Dieu, Roi et Patrie" qui contredis le slogan républicain "Liberté, Egalité et Fraternité" s'inspirant de la proclamation des insurgés de la Vendée :
    " Notre patrie à nous, c'est notre foi, nos autels, nos tombeaux, notre terre et notre roi.
    "Tout ce que nos pères ont aimé avant nous…".

    Les conditions optimales pour défendre des positions contre-révolutionnaires sont réunies pour l’alliance entre "l’autel et le trône".
    L’Église récupère l’initiative dans le domaine des idées par des prières publiques et profite de l’occasion idéologique de donner un sens à cette guerre.
    La guerre permet de conserver notre religion et notre roi qui nous gouverne pour ne pas perdre notre vie, notre honneur, nos biens aux mains d’ennemis.
    Le corps social s’identifie à la guerre combiné au roi et à la religion comme un argument mobilisateur et indissociable.
    Le slogan "Dieu, Roi et Patrie" suppose la cohérence horizontale des 3 engagements qui ne reflète pas la réalité d'un royaume en pleine mutation.
    Carlos IV l'élément central impose son autorité à l’Église en s’appuyant sur le caractère exceptionnel de la situation pourtant le soutien des religieux est en recul depuis l'expulsion des jésuites.
    Les tensions suite à la perte de l'inquisition sont mises entre parenthèses.
    La conséquence de l’implication du clergé provoque une adhésion de la population au conflit, il dénonce le caractère d’une mobilisation artificielle sur la durée.
    La souveraine Maria Luisa convint Manuel Godoy de signer un traité d'alliance avec le royaume d'Angleterre pour détruire le port de Toulon et envahir le Roussillon sous la conduite du général Antonio Ricardos.
    Le contrôle sur l’information n'est pas absolu, les fuites des imprimés clandestins et des textes révolutionnaires à l'intérieur passent et influencent le royaume.
    Durant toute la guerre, Carlos IV et son épouse Maria Lluisa offrent de déposer les armes si les enfants de Louis XVI leurs sont rendus.