Sources : "Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution." Jomini A.H.-édition Paris 1820-1824.



A Madrid, quand l'ambassadeur français Jean-François Bourgoing annonce à la cour d'Espagne que Louis XVI accepte la constitution, le roi Carlos IV est persuadé que cette décision lui est arrachée par la violence.
Pedro Bolea, comte d'Aranda 75 ans défend l'attitude envers la révolution en rejetant la proposition portugaise d'alliance défensive contre la France.
Il dissipe les malentendus du comte de Floridablanca en Catalogne qui limite les aides aux émigrés et oblige le gouverneur de Catalogne Francisco Lacy à distribuer une once par jour aux réfugiés en préservant l'arrivée en masse des prêtres français qui demandent de l'aide car ils ne trouvent pas de messes et payent cher les couvents.
Le 24 décembre 1792, la Convention Nationale considère recevoir un ultimatum de la part Carlos IV roi d'Espagne attaché aux principes de la monarchie absolue qui "prétend que Louis XVI n'est plus libre."
Carlos IV n'exerce plus la neutralité envers la France comme il s'était engagé durant la conférence de Mantoue et du congrès de déclaration de Pillnitz.
Le roi et Maria-Luisa manifestent le soutien le plus sincère à Louis XVI et ne lâchent jamais la famille surtout la vie des 2 enfants.
Carlos IV ne veut pas la guerre car son royaume est ruiné après sa participation aux cotés de la France durant la guerre d'indépendance américaine contre l'Angleterre.
La politique anglaise savoure sa revanche contre l'aide que la France a apporté aux insurgés américains.
Les Anglais arment 100 bateaux pour s'emparer des cargaisons des navires américains qui ravitaillent la France.
L'Angleterre connaît le déficit du royaume d'Espagne à la suite de sa participation à la guerre d'indépendance américaine et pour mettre le royaume sous sa tutelle elle lui octroie des crédits colossaux.
L'Angleterre ne veut pas se battre sur le continent contre des doctrines révolutionnaires politiques et religieuses. Sa politique est de multiplier la mise en place d'espions aux postes clefs dans les comités pour conduire la guerre et affaiblir les 2 nations ennemies mais surtout empêcher la paix.
La Royal Navy profite de sa supériorité sur les mers pour briser le commerce des esclaves et pour s'attribuer les richesses des colonies.
Aux Antilles, l'Angleterre établit le blocus, elle crée des émeutes racistes entre mulâtres et blancs.
En Méditerranée, les navires anglais neutralisent les escadres italiennes et bloquent la Corse.
L'Angleterre complote pour se faire accompagner des 64 vaisseaux de la marine espagnole et des 20 navires hollandais pour détruire la marine française.
Carlos IV s'emploie avec un soutien inconditionnel et une farouche conviction à sauver la famille de son cousin Louis XVI, il donne cette mission prioritaire à son ministre Manuel Godoy.
Le 28 décembre 1792, José Ocariz communique à la tribune de la Convention Nationale 2 notes écrites par Manuel Godoy qui promettrent la neutralité de l'Espagne si Louis XVI est épargné, il fait une nouvelle tentative le 17 janvier 1794.
Georges Danton demande aux royaumes étrangers d'acheter les voix des députés durant le procès du roi mais ils se refusent aux sacrifices pécuniaires pourtant l'existence de pot-de-vin est décrite dans les mémoires du député de Maine et Loire Pierre Choudieu.
Tout désigne Carlos IV comme l'unique instigateur de ce procédé.
Manuel Godoy hors du royaume emploi une multitude de diplomates dans les territoires coalisés pour le sauvetage de Louis XVI.
Son effort est colossal, démesuré. Il implique un réseau silencieux d'agents et de personnel diplomatique au sein de l'ambassade à Paris qui interférent par des versements en espèces à alimenter les clubs de députés et les réceptions publiques des aristocrates.
Ces hommes renseignent l'Espagne sur la diplomatie secrète de la France pour obtenir une révision du pacte de famille ou une alliance sur la neutralité de l'Angleterre et de la Prusse.
Ses espions soutiennent le projet secret de Carlos IV d'obtenir durant le procès de Louis XVI l'appel du peuple pour le jugement du roi à la place du vote des membres.
Qui sont ces hommes à Paris ?
  • Domingo Iriarte, 66 ans, chargé d'affaires surveille les membres du club jacobin partisan d'un rapprochement avec les anglais de William Pitt et du centre d'espionnage d'Edmund Burke.
    Il signale l'influence des députés à la tribune de la Convention Nationale pour rétablir les réformes de l'Ancien régime pour sauver le roi dans le changement de la diplomatie et pour multiplier les protestations des députés.
  • José Hevia-Miranda, 22 ans, marié à une anglaise à l'ambassade de Londres.
    Lié par amitié au journaliste André Chénier est arrêté comme suspect le 30 aout 1793.
  • Alfonso Aguirre, secrétaire d'ambassade,
  • Francisco Garcia, concierge de l'Ambassade,
  • Clemente Sauvigny, garde du corps diplomatique,
  • José Ocariz, 43 ans, ancien consul d'Espagne, instigateur de la corruption espagnole à Paris.
    La Banco Sant Carlos par son dirigeant Francisco Cabarrús leur attribut un crédit illimité pour corrompre les juges.
    André Chénier et José Hevia présentent à José Ocariz dans un cercle de joueurs libertins et endettés, une jeune femme Émilie-Lucrèce, l'ainée des 3 filles du baron d'Estat.
    Les 3 sœoeurs d'Estat sont membres du cercle d'espionnage anglais de William Ker.
    La sœoeur benjamine Denise est la maitresse de William Ker associé à la banque anglaise Boyd.
    La vie de José Ocariz bascule car Émilie-Lucrèce d'Estat est connue dans le milieu des réceptions politiques fréquentées par les noceurs et les contre-révolutionnaires parmi eux l'abbé d'’Espagnac, les banquiers Junius et Emmanuel Frey, François Chabot et le fils du procureur Omer de Fleury.
    José Ocariz obtient une avance 2 millions 300 livres tournois qui veut écouler avec l'intermédiaire de son ami, le ministre des affaires étrangères Pierre-Henri Lebrun-Tondu, mais l'achat des voix des députés est un échec.
    Il reçoit les instructions écrites de Manuel Godoy pour interférer officiellement à la tribune de la Convention Nationale afin d'obtenir la grâce du roi et influencer les votes des girondins.
    José Ocariz ne se cache plus, il est au centre des tentatives désespérées visant à arracher Louis XVI à la mort à prix d’or sur des consciences parlementaires.
Les efforts de la diplomatie officielle de l'Espagne pour sauver son cousin sont vains quand le 15 janvier 1793 Louis XVI par le vote nominal des députés est déclaré coupable.
L'exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793 rompt les liens Franco-espagnol et donne une autre ampleur à l'évolution des résistances et met fin aux sacrifices pécuniaires.
L'Espagne porte le deuil national durant 45 jours après l'annonce de la mort du monarque français.
Dans les pires moments de la terreur, les témoins compromis dans la corruption d'achat des voix sont jugés avec comme motif "recélé les papiers de l'ambassadeur d'Espagne". Tous, ils sont exécutés comme suspects sans débat sans bénéficier de défense.
Dès le 23 février 1793, Manuel Godoy au palais d'Aranjuez refuse l'entretien de Jean-François Bourgoing venu pour renouer les négociations.
A la place lui remet ses passeports pour quitter le royaume, au même moment Domingo De Iriarte quitte Paris en destination de la Pologne.
Le ministre Manuel Godoy signale aux ambassadeurs la concentration des troupes espagnoles sur les Pyrénées sans donner la nomination des généraux et du commandant en chef.
Le fanatisme religieux est bien exalté à travers l'Espagne. Cela permet à Manuel Godoy de détourner la véritable raison d'une guerre de famille établie par le pacte de Bourbon en guerre Sainte.
Cette guerre de religion porte atteinte aux Espagnols dans les valeurs sacrées de l'humanité et de l'église.
L'église espagnole est le principal agent de propagande avec l'impression des textes et des sermons ou le mal représente les idées libérales de la révolution française et le bien symbolise la tradition du régime espagnol.
Le 04 mars 1793, le général Mathieu Marchant De La Houillère commandant de la 10ème division adresse une lettre à l'administration du département qui stipule :
..."mettre l'embargo sur tous les navires espagnols qui se trouvent dans les ports catalans..."
Le conseil départemental prend cette lettre comme la preuve que la guerre est déclarée.
Le même jour, José Ocariz quitte Paris.
Le 07 mars 1793, sur le rapport de Bertrand Barère De Vieuzac, la France déclare la guerre à l'Espagne.
Depuis l'exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793, la rupture avec la France est effective.
L'Espagne est en deuil de la mort de Louis XVI quand la déclaration de guerre arrive le 08 mars 1793.
Chaque catalan attend la déclaration depuis 3 semaines, elle ne produit pas une grande sensation.
Chacun connaît le théâtre des opérations militaires. Ce n'est pas au cœur du territoire proche de Madrid, non l'affrontement des armées se fait sur les territoires annexcés.
C'est ce grand losange orienté d'Est-Ouest de 150 km de coté sur une diagonale de 100 km que représente la chaîne des Pyrénées.
Le 07 mars 1793 le Comité De Salut Public vérifie l'organisation de la défense du territoire et fait un inventaire de l'armement par l'envoi de 3 commissaires du peuple :
  • Ignace Brunel, député de l'Hérault, magistrat et maire de Béziers est l'ancien conseiller du roi.
    Durant le procès du roi, il vote pour le sursis ou la déportation. Il se suicide à Toulon en 1795.
  • Jean-Pascal Rouyer né à Pézenas le 17 mars 1761, député de l'Hérault, il vote la mort du roi.
    Officier de marine durant la guerre d'Indépendance des Etats-Unis compromis dans les émeutes de Lyon, il évite son arrestation et s'enfuit à l'étranger et revient en février 1795 en France.
  • Etienne-François Le Tourneur dit Le Tourneur de la Manche, né à Granville le 15 mars 1751.
    Capitaine de l'école d'artillerie et du génie de Mézières. Il vote la mort du roi.
    Proche du conventionnel Lazare Carnot, il devient en 1795 président de la Convention Nationale.
Lors de l'arrivée des 3 commissaires du peuple, Ignace Brunel, Jean-Pascal Rouyer et Etienne-François Le Tourneur, le conseil du département se réunit le 13 mars 1793 en pleine nuit à 2 h du matin.
Le conseil du département est terrorisé par la crainte d'un débarquement de la flotte espagnole sur les plages de Leucate.
Le 30 mars 1793, Le conseil départemental enjoint aux municipalités d'organiser la garde nationale des cantons.
Durant ce temps, les 3 commissaires aux peuples partent visiter les forts Lagarde à Prats de Mollo, El Banys à Arles sur Tech, les forteresses de Bellegarde, Collioure et Port-Vendres.
Les troupes françaises en garnison s'élèvent à 13 000 militaires : 4 bataillons militaires : Champagne, Vermandois, Tourraine, Médoc.
  • 700 fantassins.
  • 8 300 volontaires répartis dans les forts.
  • 4 000 cavaliers dont 300 gardes nationaux .
  • 50 dragons sans sabre.
  • 24 canons.
Les troupes espagnoles avec une marine prospère de 64 vaisseaux de 60 à120 canons et de 53 frégates alimentent ses garnisons à 35 000 militaires :
  • 44 régiments fantassins.
  • 10 bataillons légers.
  • 42 régiments de milice.
  • 12 régiments de cavalerie.
  • 108 canons.
Le procureur syndic François Xavier Llucia écrit à la capitale pour d'obtenir des renforts et des armes, le territoire reste sans défense.
Le 30 mars 1793, "...Je ne cesse pas de crier AUX SECOURS depuis 5 mois à la nation contre l'état d'abandon que se trouve notre département.
"Ma voix se perd avec celle de tous ceux qui ne s'occupent réellement que de la chose publique.
" Il y a en Catalogne 25 000 fantassins,
" nous ici nous avons que 6 000 hommes,
" nous n'avons pas un canon sur la côte,
"nous n'avons aucun aviso dans le port de Port-Vendres pour surveiller les mouvements des ports....."
La situation n'évolue guère dans le département malgré les nombreuses plaintes.
Un sentiment d'isolement et d'indifférence des députés révolutionnaires est très révélateur à l'égard des foyers provinciaux.
Les catalans des Pyrénées-Orientales ont épousé les idées révolutionnaires mais le français n'est pas la langue des familles, peu de gens savent l'écrire.
Les catalans se comportent comme dans une colonie française et affectent une fausse soumission, chacun d'entre-eux agit selon sa propre inspiration à la déclaration de la guerre.
Cela fait que 134 ans que le Roussillon est annexé à la France.
Le sentiment d'appartenance à la nation française est fragile.
L'identité culturelle avec le Principat de Barcelona reste entière et les relations ne sont jamais rompues elle joue un rôle fédératif.
A la déclaration de la guerre, les catalans savent que le territoire conquit par les armes est une monnaie d'échange en cas de défaite :
  • La guerre des rois de 1667-1714 a déplacé le territoire et les acquis en fonction des victoires.
  • La guerre des peuples par le pacte de Gênes du 20 juin 1705 a floué la population catalane au sein du royaume de France.
Les anciens sont convaincus que cette guerre restituera à la couronne espagnole de Carlos IV le Roussillon donné sans leur accord.
La population des Pyrénées-Orientales n'envisage pas le désastre de la "Guerra Gran"qui est le passage insensé d'une guerre de dynastie à une guerre de coalition dont l'ampleur durera 3 ans.