Sources : Bibliothèque Palau de Peralada-manuscrit N° 91.


Le 20 novembre 1794, jour de la mort du comte De La Union, l'Armée de la Catalogne tient son conseil de guerre à la commanderie de Sant Francesc au Castelló d'Empúries.
Ce conseil de guerre se révèle d'une influence capitale pour le déroulement des événements et la mise en place des stratégies et des dispositifs pour la défense de la forteresse de Figueres et de la citadelle de Roses.

La ville de Castelló d'Empúries au Nord-Est de l'Espagne dans la province de Gérone construite sur la rive gauche de la rivière navigable La Muga que les bateaux remontent à partir de l'estuaire de la ville romaine de Sant Marti d´Empúries à 4 km.
Castelló d'Empúries vit exclusivement de l'agriculture sur des vergers fertiles et de l'élevage sur des prairies verdoyantes conquises sur les marécages desséchés.
Les bestiaux donnent des cuirs et les moutons de la laine pour les tailleurs.
Les "cortals" ou étables s'y installent et délimitent les canaux de la lagune.
Le grand étang est une ressource primordiale pour la vie des 2 918 habitants qui y habitent en 1794.
La commanderie de l'ordre de Castelló d'Empúries est fondée en 1168, par Dalmau de Castelló après le concile de Gerona du 27 novembre 1143 sous l'ordre du commandeur Ramon Bérenger IV.
La congrégation des cavaliers de Castelló d'Empúries fonctionne sur les bases monastiques militaires de défense.
Les frères cisterciens dressent une protection sur la cote sablonneuse du golfe de Rose pour exploiter leurs champs de maïs, de blé, de riz mais leur mission hospitalière est le secours des malades et l'aide à la pauvreté.
L'ordre tisse des relais politiques et religieux.
Un immense quadrillage de granges agricoles en latin mansus qui forment des hameaux sur l'axe de communication de l'ancienne via Augusta ou sur le réseau hydrographique de la rivière Muga.
La commanderie accolée à son cimetière rayonne et elle s'agrandit grâce aux dons et aux aumônes des nobles qui invoquent le salut de leur âme et la rémission de leurs pêchés.
La communauté cistercienne se protège contre l'envahisseur français par une enceinte en pierre délimitée :
  • au Nord entre la Fluviá et la Muga sur le puig de la cavalleria mitoyen aux terres de Miquel Pastell.
  • à l'Ouest, sur le cami des Lletanies en direction de Sant Père dels Pescadors.
  • au Sud, par le vallon dels Asens sur le chemin de Fortia.
  • à l´Est, au rec del Moli proche du pont Vell de la Mercé sur la route de Vilanova de la Muga.

La commanderie du Castelló d'Empúries est un carrefour unique par son pont Vell de la Mercé de la Muga qui relie la ville de Castelló aux routes des charrettes qui se dirigent vers Gerona, Figueres et Roses jusqu'en 1895.
La structure métallique du “pont Nou” reposant sur des piliers en pierre n'existe pas et l'arche du pont Vell détruite par la grande inondation est reconstruite.

En 1212, la commanderie des cavaliers du Castelló d'Empúries est une unité militaire sous le grand dignitaire Ponc Hug IV qui met sous sa protection les biens du Castelló d'Empúries, leur concède des privilèges :
1/10ème des droits de justice, d'herbage, de boisage et de parcage des troupeaux sur les champs et les terres du territoire.
Dalmau De Rocaberti, seigneur de Peralada, finance les activités de l'ordre par le recrutement, la formation militaire des frères pour sa participation à la 3ème croisade et à la bataille de Las Navas.
En 1261 le grand dignitaire Ponc IV d'Empúries édifie un temple de foi sur l'ancienne chapelle romane au Sud-Est de la ville.
Un lieu de prière pour les frères cisterciens, un refuge pour les pèlerins avec les dimensions d'une cathédrale.
L'édifice visible de nos jours est l'imposante basilique médiévale Santa Maria de Castelló.
En 1285, la commanderie militaire de Castelló d'Empúries est détruite par l'invasion des troupes royales françaises aux ordres de Bernard d'Armagnac qui brulent les villes de Salses, du Boulou et d'Elne pour prendre la couronne de Majorque.
Les ruines de cette muraille existent à l'Est au pied du canal "del Moli" et à l'Ouest sur les rues étroites du "carrer de la Muralla" à la limite de la plaça dels Gra Homes".
En 1291, la chute des hospitaliers de Saint Jean d'Acre laisse entrevoir un autre argument légendaire qui est utilisé pour attirer les chevaliers d'Espagne :
Le tombeau légitimé de Jacques l'Apôtre, fils de Zébédée.
La milice du Christ prend le symbole de la bannière des"Caballeros de la Espada" des chevaliers de l'Épée de soie rouge sous la protection de l'apôtre saint Jacques et leur siège se situe à Uclès dans la province de Cuenca.
L'ordre militaire des cavaliers de Santiago révèle l'existence à l'intérieur de l'église où les religieux sont autorisés comme les militaires à porter les armes et à tuer sans pêcher (chapitre 48 de la règle du Temple).
L'ordre des chevaliers de Santiago se partage par leurs mariages entre nobles propriétaires, les honneurs, les emplois et accumule les biens.
En 1348, la majorité de la population de Castelló d'Empúries est décimée par une violente épidémie de peste amenée à l'intérieur des terres par la voie maritime du port de Roses.
L'effectif des frères de la commanderie est lourdement touché par leur mission hospitalière de secourir les malades.
En 1421, a lieu la terrible inondation de Castelló d'Empúries par la montée soudaine des étangs et des marais alimentés par la crue à l'embouchure de la Muga qui décale son delta vers le Nord et celle del Fluviá qui déplace son estuaire vers le Sud.
La commune Castelló d'Empúries est rebâtie en haut du puig Salnar, l'une des 8 buttes qui dominent les 2 étangs"d'el Ded" et de "Bona conca".
La commanderie des chevaliers de Santiago du Castelló d'Empúries est reconstruite par les comtes de Peralada sur les terres des moines de l'ordre de Sant Francisco à la Forca dels Predicators.
Les habitants Castelló d'Empúries conscients que leur survie est liée aux cavaliers de la ville qui constituent une protection armée dans l'espace frontière contre l'envahisseur français.
L'ordre des chevaliers du Castelló d'Empúries prend l'étendard d'étoffe de soie rouge avec en son centre le fils du tonnerre, brandissant l'épée d'une main et la croix chrétienne de l'autre, ils se font appeler les cavaliers de Santiago (Saint Jacques de l'Épée).
Le commandeur occupe par alternance la charge des commanderies de Sant Joan Aiguaviva de Gerona et du Mas Deu (espagnol à cette époque).
Dans la basilique Santa Maria de Castelló, l'apôtre Jacques des cavaliers de Santiago est présent dans la nef centrale, au milieu de la 4eme travée portant son manteau et tenant son bâton de pèlerin.
Le prieuré ecclésiastique de Castelló d'Empúries est prospère, dynamique avec l'aide des aumônes de personnes pieuses et des dons des seigneurs.
Les moines cisterciens construisent 2 hôpitaux pour y soigner les malades et les pèlerins revenant de la Méditerranée par le port de Roses :
  • L'hôpital Major de Santa Llúcia près de l´église.
  • L'hôpital la Canònica dans le quartier de Sant Llàtzee.

Les biens sont sous le contrôle des affaires du quartier juif "el call" où sont regroupés les juges et les notaires qui s'occupent des placements immobiliers.
En 1493, Alonso De Cardenas, le 40ème maître de l’ordre de Saint-Jacques meurt et la maitrise et la gestion des cavaliers de Santiago sont incorporées à perpétuité à la couronne du roi d’Espagne.
Charles Quint proclamé empereur du Saint-Empire et roi de Germanie est le grand commandeur de l'ordre des cavaliers de Santiago.
Le 14 mai 1535, il séjourne dans la commanderie Castelló d'Empúries avant son départ de Barcelone.
Entre 1701 et 1714, durant la guerre de succession d'Espagne les castillans de Philippe V détruisent le couvent près du portail de la Vierge Marie.
Les ruines du cloitre sont visibles par 2 galeries de colonnes toscanes dans la cour de la maison Nouvilas.
En 1794, avant le conseil de guerre des officiers a lieu l'office dans l'imposante salle de la basilique Santa Maria de Castelló d'Empúries.
La cérémonie religieuse débute par le défilé des cavaliers dans la nef principale.
Les cavaliers ont revêtu leur manteau de laine blanche avec leur longue traine orné sur la poitrine de la croix rouge "panno rubeo" emblème du saint Sépulcre.
Leur tunique séparée en 2 à l'arrière est attachée par une grosse cordelière de soie.
2 cavaliers de l'ordre Santiago se détachent de l'assemblée pour verser l'eau au lavage des mains du maitre du temple Esteva Peiro de la commune Castelló assisté par son successeur Jaume De Camprodon de Sant Joan Sesclosas.
4 autres cavaliers de l'ordre de Santiago restent immobiles devant l'autel tenant des hauts cierges allumés lors de l'élévation, ils sont entourés par des moines en toge de lin couleur de bure.
L'office se termine par une genou-flexion devant le grand maitre qui distribue l'offrande de l'hostie puis chaque cavalier prie sous l'épée nue tendue par un chevalier de l'ordre Santiago qui se tient au coté du grand maitre.
Le 20 novembre 1794, après l'office se tient le conseil de guerre devant le bisbe Esteva Suro et ses 51 frères cisterciens qui conseillent l'ordre des cavaliers à prendre les décisions autour des généraux, des ingénieurs, des experts en artillerie, des inspecteurs et des officiers.

  • La 1ère délibération est la nomination d'un commandant en chef.
    8 généraux commandeurs de l'ordre de Santiago postulent pour le titre de commandement en chef devant les membres et les dignitaires de l'ordre :
    Les votes à mains levées déterminent les 4 généraux restant à la délibération des officiers et aux choix du clergé :
    1. Le prince de Monforte.
    2. Juan Curten.
    3. Tomas Morla.
    4. Jeronimo-Giron Moctezumá, marquis De Las Amarillas obtient le poste qu'il a eu par intérim au campement du Boulou durant l'absence d'Antonio Ricardos et du comte De La Union partis à Madrid du 18 décembre 1793 jusqu'en mars 1794.

  • La 2ème délibération du conseil révèle la rupture et le changement de stratégie militaire de cette guerre voulue par Carlos IV et décidée par Manuel Godoy.
    La dissimulation d'une défense en ligne mise en place par le comte De La Union, depuis la ville de Maçanet de Cambrenys proche du pic Falco (1 100 m) jusqu'au village de Llançá au bord de la mer pour la protection de la forteresse de Figueres et la citadelle de Roses exige des efforts contraignants pour l'artillerie lors de ses déplacements.
    Les troupes ressentent une motivation supplémentaire car il devient difficile à bivouaquer continuellement entre les 11 châteaux de l'Empurdá.
    Après 4 mois de siège, la capitulation de la forteresse de Bellegarde par le marquis de Vallesantoro est démoralisante surtout qu'elle arrive au moment où le comte De La Union est proche de délivrer la forteresse.
    " Tu as perdu une forteresse, mais non l'estime publique." lui écrit le ministre d'Etat.
    La destruction de l'usine de canons dans l'Alt Empurdá qui fournie en munition la forteresse de Figueres et la citadelle de Roses provoque une interrogation sur la stratégie de s'abriter derrière un vaste système de retranchements et de batteries de la "ligne de Figueres."
    Les reproches faits contre le commandant De La Union sont dus aux aspirations conspiratrices des généraux qui veulent prendre le commandement.
    "Qu'il est pénible de commander dans une guerre purement défensive, avec si peu de moyens de défense.
    " Je considère que je défend ici tout le royaume, j'aventure tout".

    Les officiers accusent l'incohérence des ordres contradictoires qui leurs parviennent.
    Les désobéissances des artilleurs d'Hibernia, les désertions des irlandais du 3ème bataillon posent des problèmes de sécurité dans les combats.

  • La 3ème délibération est mise au vote par les ingénieurs en chef Félix Arrietá, Sébastien Tamarás, Antonio Sámper, Marcos Keating sur la défense de la forteresse de Figueres à Tomás De Morla qui confirme les faiblesses du pentagone du castell de Sant Fernando.
    Jeronimo Giron-Moctezuma, gouverneur de Barcelona en 1790 sait que les murailles de la forteresse Sant Ferrán ne sont pas consolidées puisque les fonds ont réparé les murailles de Rose et de Gerona.
    Les débats des officiers supérieurs veulent éviter de recommencer un 2ème état de siège dans la forteresse de Figueres.
    Jeronimo Giron-Moctezuma, marquis De Las Amarillas ne veut rien savoir sur la défense de la forteresse de Figueres et il propose au vote l'abandon de la citadelle Sant Ferrán à ses propres forces.
    Juan Miquel De Vives sollicite le repli de l'armée derrière les remparts de la ville de Geroná mieux équipée en armement et en munition.
    Les membres du conseil de guerre rejette la citadelle de Gerona car la muraille a subit plusieurs brèches.
    Les échanges de propos font rages et le maitre de séance prend la décision du long détour vers la ville fortifiée de Bascára, à mi distance entre Figueres et Geroná pour permettre de gagner du temps pour vider la forteresse de Figueres.
    Le scénario de la capitulation avec tactiques stratégies et ordres sont décidés avant.

Sur le massif de Montroig, le repli vers la rivière Fluviá pour éviter le combat frontal contre l'Armée des Pyrénées-Orientales est interprété comme un refus de combattre et la déroute de ses troupes espagnoles amplifient la désorganisation de cette armée.
Le général Domingo Izquierdo reçoit l'ordre de vider la garnison de San Ferrán des 5 400 fantassins et des 3 000 cavaliers présents dans la forteresse de Figueres pour prendre la route vers Puig-Orriols à Bascára.
Juan Miquel Vives met à l'abri la division du centre de Jeronimo Giron-Moctezuma, marquis De Las Amarillas.
Le général Juan Curten quitte la forteresse Sant Ferrán avec ses 9 000 hommes, 3 000 chevaux pour transporter les canons dans la citadelle de Roses afin de les faire embarquer.
La décision d'abandonner volontairement les 18 500 somatents transforme un flot continu d'hommes et de femmes qui augmente sans cesse pour chercher un refuge et une protection dans la citadelle de Figueres.
Le 20 novembre 1794, les ragots de traitrise et de complot suite à l'abandon de la citadelle de Sant Ferrán à Figueres par le gouverneur Andrés De Torres sont décidés lors du dernier conseil de guerre.
Le gouverneur est désorienté par la multitude d'unités qui ne se reconnaissent pas entre elles.
Les fuyards se sont mélangés aux militaires.
Le conseil des 42 officiers réunis par le gouverneur Andrés Torres pour connaître leurs intentions : de se défendre ou de capituler.
Le résultat est confirmé : 36 votes pour la capitulation et 5 votes pour la défense.
Le 22 novembre 1794, les français encerclent la citadelle de Figueres.
Les ingénieurs des fortifications décident que le rempart Nord est le plus prenable et plus accessible.
A Castelló d'Empúries les troupes françaises pénètrent en formation de 2 colonnes et bloquent le ravitaillement de la route de Figueres et du port de Roses.
La population a abandonné la ville, seul le batlle maire l'apothicaire de 70 ans Domingo Negre et 6 regidorsadjoints sont restés.
Ils sont capturés et emprisonnés.
Durant 5 jours les soldats mettent à sac la ville de Castelló d'Empúries.
Les militaires saccagent les hôpitaux et détruisent les couvents.
Le couvent des sœurs Bénédictines situé à l’entrée de Castelló sur l'ancien chemin de Figueres où se trouve la chapelle dédiée à Sant Marc dans son prolongement disparu de nos jours.
Le couvent de Santa Clara d'Assise détruit en 1625 par les troupes françaises, déménage au Sud de la ville près de l´église de Santa María.
Le couvent des 25 clarisses n'est pas détruit en 1794 les clarisses se mettent à l'abri dans le couvent Santa Maria de Barcelona.
Le retable gothique d'alabastre du sculpteur Ponç Gaspar du XVe siècle et les 2 sépulcres du portail de la basilique Santa Maria de Castelló d'Empúries sont démolis.
Le 27 novembre 1794, une nouvelle assemblée de 22 officiers présents et minoritaires signent la convention après 6 jours de siège.
La capitulation attise la traitrise calomnieuse du gouverneur Andres De Torres qui cède rapidement la grande forteresse San Ferrán de Figueres.
C'est le ressentiment de félonie qui est constaté par Manuel-Maria De Továr, gouverneur de la citadelle de Roses mis en cause avant l'échange de sa charge par le général Domingo Izquierdo.